TORONTO – Dix secondes. Après qu’il eut entendu son tibia craquer et compris qu’il ne quitterait pas le terrain sur ses deux jambes, c’est environ le temps que Moïse Bombito a pris pour associer son malheur à ses aspirations.
« Et là j’ai directement pensé au 12 juin », se souvient Bombito de ce 5 octobre à Monaco où sa jambe gauche, déjà affaiblie par une fracture de stress qui n’avait pas complètement guéri, a cédé à la suite d’une longue course.
« Tout se passait dans ma tête. J’entre dans l’ambulance et je demande tout de suite à la kiné qui était avec moi. Je calculais les mois, là! Octobre, juin... on avait huit mois! Est-ce que c’est bon, huit mois? Elle me disait de me calmer, de ne pas m’inquiéter. Elle a essayé de me faire penser à autre chose, mais je disais : “Non, non, non! Huit mois, est-ce que c’est bon!” »
Dans un corridor de l’hôtel où loge l’équipe nationale, Bombito se remémore la scène avec la verve et l’enthousiasme qu’on lui connaît. Même si sa remise en forme accuse un léger retard, il sait aujourd’hui que huit mois, ça va être bon. Son objectif est d’être rétabli à temps pour participer aux trois derniers matchs de la saison de son club à Nice, pour ensuite transférer toutes ses billes dans le panier de la Coupe du monde.
Il accompagne ses coéquipiers canadiens depuis une semaine même s’il n’est toujours pas en mesure de s’entraîner à plein régime avec eux. Dimanche matin, pendant que les titulaires du match de la veille contre l’Islande profitaient d’un congé d’entraînement et que les réservistes se déliaient les jambes à une extrémité du terrain, le Québécois bossait seul dans son coin avec un thérapeute. En transférant du poids sur sa jambe à l’aide d’un élastique accroché à la barre transversale d’un but, il rigolait comme un gamin. C’est ça, Moïse Bombito.
Lors du dernier passage de l’équipe nationale à Montréal, le sélectionneur Jesse Marsch avait raconté à la blague que son grand défenseur central était tellement optimiste de nature que c’est lui qui avait dû être consolé par son joueur, et non l’inverse, quand le guigne avait frappé.
Presque arrivé au bout de sa convalescence, Bombito admet plus sérieusement que cette dernière d’une série de malchances a bien eu raison de sa bonne humeur.
« Pour être honnête avec toi oui, ça a été très compliqué parce que je suis quelqu’un qui aime beaucoup bouger. Je n’aime pas rester à la même place pendant un certain temps. Et là, quand on me dit que je dois rester un, deux mois juste à immobiliser la jambe, ouffff. Je commençais à virer fou un peu! »
Dans sa poisse, Bombito a été sauvé par la visite de son frère aîné Dylan, qui est venu passer trois semaines avec lui en France. « Ça m’a permis de ne pas rester tout seul, d’avoir quelqu’un avec qui parler, d’essayer d’extérioriser un peu, de parler d’autre chose que le foot. »
Pour apaiser ses tourments, il s’est aussi tourné vers la religion. La prière et une présence régulière à la messe lui ont permis de mettre sa déveine en perspective. Mais à l’église, il a trouvé plus que la paix intérieure.
La musique en complément à la médecine
Au milieu d’un long soliloque, Bombito enchaîne avec une anecdote. Il est dans la maison du Christ, raconte-t-il, et soudainement il est frappé, touché, ému par la mélodie entamée par l’organiste.
« J’étais dans une situation où je voulais faire autre chose que jouer aux jeux vidéo. Ce pianiste, je suis entré en contact avec lui et je lui ai demandé de m’apprendre à jouer. »
Après quelques leçons privées, le musicien en herbe décide de s’acheter son propre instrument. « Depuis, c’est une histoire d’amour! Je joue tous les jours. Chaque fois que j’ai une occasion, je vais jouer. Même si je joue toujours les mêmes sons, moi ça me procure beaucoup de plaisir. Une fois de temps en temps, je vais me lancer sur une autre pièce. Ça peut prendre, allez, trois semaines à apprendre, donc c’est quand même une épreuve et ça forge un peu ton mental aussi. Tu deviens un peu plus résilient en te disant : “Ok, j’ai peut-être raté là, mais je vais la refaire et ça va être bon!” C’est une aventure et je le suggère à tout le monde. »
Parce qu’il ne peut rester sérieux plus que deux minutes, Bombito tombe dans l’autodérision en racontant comment son frère a presque perdu la boule à force d’écouter ses fausses notes. « Au début je ne vous mens pas, c’était catastrophique! » Mais il précise aussitôt que sa démarche n’avait rien d’une blague.
« Franchement, faire un instrument, ça me permet de penser à autre chose, de me concentrer juste sur la mélodie que tu es en train de jouer. C’est un truc qui m’a beaucoup aidé et avec lequel je prends beaucoup de plaisir. C’est vraiment ça qui m’a aidé à passer une étape. »
Bombito prévoit continuer d’exercer sa dextérité sur les touches noires et blanches même s’il peut de nouveau soigner sa santé mentale sur le terrain. Sur un horizon de quatre ou cinq ans, il aimerait être capable de composer ses propres pièces. Si son oreille musicale est à l’image de ses aptitudes avec un ballon, l’échéancier risque d’être devancé.
En attendant, c’est un autre instrument qu’il rêve de manier. « J’ai peut-être été arrêté un peu, mais quand je vais revenir, je prévois remettre les fusées derrière les mollets et allez, on y va! »
Même s’il a à peine couru dans la dernière année et qu’il a maintenant une tige de métal dans l’un de ses réacteurs, Bombito refuse d’entendre qu’il pourrait avoir perdu un peu de vitesse, son super talent, sa principale marque de commerce. Il concède toutefois qu’il aura besoin d’un peu de temps pour retrouver la justesse technique et les automatismes qui permettent à un joueur de son calibre d’exécuter à un haut niveau.
« Parce que ça fait un moment que je n’ai pas touché le ballon, raisonne-t-il. Mais voilà, je pense que ça va être juste, mais ça va être assez. »
Les espoirs du Canada à la Coupe du monde pourraient reposer sur la justesse de cette prédiction.





