MONTRÉAL – Matty Longstaff n’est même pas à Montréal depuis un an, mais déjà il est une composante essentielle dans la vie de groupe du CF Montréal. « C’est un gars qui a sa place de leader dans le vestiaire, un joueur qui est très respecté », disait récemment Samuel Piette.
Cette confidence du capitaine ne devrait étonner personne. Même s’il vient à peine de passer la mi-vingtaine, Longstaff a vécu 1000 vies sur les terrains de soccer. « Je n’ai peut-être que 26 ans, mais j’ai l’impression d’avoir eu la carrière d’un gars de 35 ans », offrait-il d’ailleurs comme perspective récemment dans une longue entrevue avec RDS.
Il a joué en Premier League alors qu’il habitait encore chez ses parents, a vécu d’amères désillusions, a pris de mauvaises décisions et a été torturé par une blessure qui l’a confronté à de grandes remises en question. C’est cet imposant bagage qu’il a déposé en MLS il y a un peu plus de deux ans et dont il tente aujourd’hui de faire profiter l’une des plus jeunes formations du circuit Garber.
« Le fait d’avoir traversé ces hauts et ces bas m’aide à connecter avec les autres, surtout avec le groupe qu’on a ici, parce que je sens qu’il n’y a rien que je n’ai pas vécu. Si un coéquipier se traîne les pieds à l’entraînement ou croit qu’il mériterait plus de considération de la part des entraîneurs, je peux les aborder là-dessus en toute connaissance de cause. Je peux les conseiller en me basant sur les bons et les moins bons coups que j’ai faits dans le passé. »
Bien dans sa peau dans les petites et grandes interactions du quotidien, Longstaff vit aussi ses meilleurs moments sur le terrain. Avec deux buts et trois passes décisives à ses six derniers matchs, il se comporte comme le joueur qu’il voulait redevenir quand il a pris la décision de quitter son Angleterre natale pour se reconstruire au Canada.
Le meilleur...
Pensez au meilleur début de carrière imaginable pour un athlète professionnel et vous n’arriverez probablement pas avec une histoire comme celle de Matty Longstaff.
Natif de Newcastle, le milieu de terrain aux cheveux de feu est aux portes de l’adolescence lorsqu’il intègre l’académie de Newcastle United. Il y chemine jusqu’au secteur le plus étroit de l’entonnoir et en ressort à 19 ans dans un contexte complètement dingue. Le 6 octobre 2019, il est titularisé par la première équipe aux côtés de son frère aîné Sean pour un match contre Manchester United. Tard en deuxième demie, il marque le seul but du match dans une victoire de 1-0.
« Après tout ce temps, ça reste probablement le plus beau jour de ma vie », retient-il.
Longstaff reste sur son nuage le temps d’un éclairci dans le ciel anglais. Il marque une deuxième fois contre Manchester United, cette fois à Old Trafford, puis dans le parcours de son équipe en FA Cup. Mais sa saison se joue surtout sur le banc et sur les terrains d’entraînement.
Cet été-là, des clubs d’Allemagne, de France et d’Italie contactent son agent. L’occasion de partir voler de ses propres ailes, avec un salaire plus alléchant et de meilleures chances de jouer, est bien réelle. Mais sa loyauté pour son club de cœur et les promesses (vides) de son entraîneur de l’époque pèsent plus lourd dans la balance.
Il a depuis fait la paix avec sa décision, mais il l’a longtemps regrettée. L’année suivante, Longstaff n’est impliqué que dans cinq matchs avec l’équipe première. Pour trouver du temps de jeu, il doit tenter sa chance, un an plus tard, d’abord en Écosse, puis en quatrième division anglaise. Loin, très loin des projecteurs du St. James’ Park.
« J’ai vécu une telle extase à un si jeune âge, je n’ai pas pu m’empêcher, à un moment donné, de penser que ça serait ça ma vie. Et puis du jour au lendemain, tu frappes le fond du baril. »
— Matty Longstaff
...et le pire
À la fin de 2021, Newcastle United est racheté par un consortium saoudien qui a les moyens de ses ambitions. Longstaff comprend qu’il ne fera plus partie des plans, mais ses meilleures options pour écouler la dernière année de son contrat n’aboutissent pas et il finit par retourner en prêt en quatrième division.
Il y bifurquera vers l’enfer. En décembre, son ligament croisé antérieur cède sur un jeu de routine. Un an à l’écart, sans contrat. Un scénario catastrophique... que Longstaff aurait accepté volontiers. Pire l’attendait.
Après son opération, il développe un caillot de sang. « Ma jambe droite était facilement deux fois plus grosse que la gauche », documente-t-il. Et une fois l’enflure résorbée, il réalise que sa jambe ne répond pas comme elle le devrait. « J’ai des vidéos où j’essaie de marcher dans le salon chez ma mère, je me traîne lamentablement, ma jambe peut à peine plier. »
Longstaff garde le douloureux souvenir de longues séances de réhabilitation avec une thérapeute, Alex, avec qui il a passé tellement de temps qu’il la considère aujourd’hui comme une bonne amie.
« Trois ou quatre fois par jour, pendant 30 à 45 minutes, on travaillait pour plier ma jambe, mais celle-ci ne revenait jamais complètement droite. Les journées étaient interminables. On pouvait rester là jusqu’à 18h ou 19h. Il y a des soirs où je voyais bien qu’elle était inquiète par l’absence de résultats. »
Trois mois plus tard, l’éclopé retourne sur la table d’opération. Un autre échec aurait pu signifier la fin de sa carrière, mais dès son réveil, ses sensations sont meilleures. La guérison pouvait commencer. Au total, Longstaff bûchera pendant 17 mois pour retrouver sa forme d’antan.
Avec des « si »
Une fois prêt à jouer, c’est à Toronto qu’il décide de continuer sa reconstruction.
« Quand je suis arrivé à Toronto, je ne m’étais probablement pas senti aussi bien mentalement en deux ans. Pendant ma remise en forme, en plus de reprendre des forces physiquement, j’ai pu oublier en quelque sorte tout ce qui m’était arrivé et me fixer des nouveaux buts. J’avais vécu ma vie à un million de miles à l’heure, puis j’avais eu l’impression que mon monde s’écroulait. Tout d’un coup, c’était comme si on me donnait une nouvelle chance. J’étais prêt à prouver que ce que j’avais fait à 19 ans n’était pas un coup de chance et que j’étais encore un très bon joueur. »
Longstaff a bien commencé le deuxième chapitre de sa carrière sous les ordres de son compatriote John Herdman, pour ensuite souffrir d’une fin de saison compliquée et d’un changement d’entraîneur. Il avait l’impression d’avoir commencé à retrouver ses marques lorsqu’il a été échangé à Montréal à la fin de la saison 2025.

Tout n’est pas toujours plus rose depuis son arrivée au Québec, mais dans les moments où la motivation est peut-être plus difficile à trouver, il sort son téléphone et relit les vieux messages échangés avec sa physio ou encore revisionne les vidéos de sa jambe qui semblait ne plus appartenir à son corps.
« Plusieurs personnes ne le feraient probablement pas, parce qu’elles ne voudraient pas se replonger dans de si mauvais souvenirs. Mais j’essaie de l’utiliser de manière positive. Si tu n’es pas motivé à aller t’entraîner ou à jouer un match après être revenu de si loin, tu ne le seras probablement jamais. »
Il existe un univers parallèle où Matty Longstaff ne se blesse pas à la jambe sur une pelouse un peu raboteuse d’un stade anonyme au milieu de l’Angleterre. Un monde dans lequel il accepte cette offre arrivée de l’Italie, trouve du temps de jeu en Europe, joue en Ligue des champions.
Cette réalité alternative, où les détours et les obstacles n’existent pas, ne l’intéresse pas.
« Je repense à ma vie et je me dis que si je n’avais pas accepté ce prêt, je n’aurais pas vécu les hauts et les bas desquels j’ai tiré tant de leçons. Je n’aurais pas pu passer autant de temps avec ma famille, je n’aurais peut-être même pas rencontré ma copine. »
« Pendant ma blessure, [l’entraîneur de Newcastle] Eddie Howe était venu me voir et on avait eu une très bonne conversation. Il m’avait dit : “Écoute, je ne sais pas comment les choses évolueront pour toi, mais rien n’arrive pour rien dans la vie. Il faut que tu y crois”. Aujourd’hui ces paroles prennent tout leur sens. Je ne sais pas à quoi ressemblerait ma vie si j’avais pris d’autres décisions, mais je suis pas mal heureux d’être ici et d’y faire ce que je fais. »
*Crédit photos : Antoine Longue/Inviaglo





