Vendredi 26 juin dès 18 h 30 sur le RDS.ca et la chaîne YouTube de RDS, ne manquez pas notre émission spéciale sur la première ronde du repêchage de la LNH 2026 avec Daniel Richard, Éric Leblanc et leurs invités.
BUFFALO – Simas Ignatavicius n’était là que pour manger une pointe de de pizza avec son père.
Margherita sans doute. Ou était-ce avec du salami? Il ne se souvient plus.
Normal, il n’avait que 3 ans. Ce dont il se rappelle parfaitement toutefois, c’est le coup de foudre qu’il a éprouvé ce jour-là.
Pour le hockey.
Dans un centre commercial.
En Lituanie.
« Il doit y avoir trois arénas dans tout le pays. Et les autres patinoires sont dans des centres d’achats », chiffrait le Lituanien de 18 ans lorsque rencontré au début du mois par le RDS.ca à la Séance d’évaluation des espoirs de la LNH à Buffalo.
Selon la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF), le pays balte ne compte que 10 patinoires pour 2,8 millions d’habitants se passionnant avant tout pour le basketball.
« C’est comme une deuxième culture, une tradition », expose Ignatavicius, dont le père est justement un ancien basketteur professionnel ayant fait carrière en Europe après son stage dans la NCAA à l’Université High Point en Caroline du Nord.
Imaginez donc la déception de celui-ci quand son petit Simas, intrigué par la séance d’entraînement de hockey se déroulant sous ses yeux dans un centre commercial de Vilnius, la capitale de la Lituanie, l’a imploré de chausser des patins.
« Je n’avais jamais vu ça de ma vie; des gens qui patinent avec une puck, avec la canne (bâton, NDLR). Je me suis dit : “Wow! Je veux vraiment essayer ça” », s’est-il remémoré dans un entretien entièrement en français (nous y reviendrons plus tard).
« [Mon père] voulait évidemment que je joue au basketball, mais ma mère voulait que j’essaie d’autres sports en premier. »
Il n’y a finalement eu que le hockey.
« Je suis allé à une pratique, je suis tombé en amour et j’ai dit à mes parents que c’était ce que je voulais faire. Je n’ai jamais changé [de sport] ensuite.
« Je dois dire un gros merci à ma mère. »
Vraiment.
Car 15 ans plus tard, le voilà maintenant aux portes de la LNH, s’apprêtant à devenir le troisième Lituanien de l’histoire après Darius Kasparaitis et Dainius Zubrus à être repêché dans la grande ligue.
Des patins, ça s’aiguise?
Pour une nation qui occupe le 25e rang de l’IIHF et qui lutte pour sa promotion dans les meilleures divisions internationales, la percée d’Ignatavicius dans un sport loin d’être ancré dans la culture lituanienne n’a rien d’anodin.
« À ma première année, je pense que j’ai fait aiguiser mes patins une seule fois. Mes parents ne savaient pas qu’il fallait les faire aiguiser », rigole aujourd’hui l’attaquant du Club de Genève-Servette dans la Ligue nationale suisse.
« Il y avait aussi ma canne, qui m’arrivait [à la hauteur du torse] parce que je grandissais beaucoup. J’ai quand même continué à jouer avec parce que mes parents ne savaient pas qu’il fallait la changer. Ils ont appris peu à peu. C’était drôle pendant mes deux premières années. »
Ces soucis d’équipement ne l’ont pas empêché de rapidement se développer comme l’un des hockeyeurs les plus prometteurs de son pays. Il est notamment tombé dans l’œil de Zubrus, aujourd’hui président de la fédération lituanienne de hockey, et avec qui il reste en contact régulier.

« Il joue un grand rôle pour moi. Il est toujours là si j’ai besoin de quelque chose. »
Ignatavicius doit toutefois une large part de son ascension au Québécois Doug Bélanger, insiste-t-il. Établi en Suisse, c’est ce dernier, durant un tournoi tenu en Russie, qui a changé la trajectoire de sa carrière.
Alors âgé de 12 ans, Ignatavicius affrontait une équipe suisse comptant Boulanger parmi ses entraîneurs. Après le match, vu son potentiel qui crevait déjà les yeux, Boulanger l’a invité à un de ses camps d’été tenu à Leysin en Suisse.
Sur place, la carrure déjà imposante d’Ignatavicius, jumelée à ses habiletés, a attiré l’attention d’un éclaireur de Genève-Servette, au point d’être convié à un camp d’essai de cinq jours.
Il en est alors ressorti avec une offre de contrat. À 12 ans.
« Je ne conseille pas de partir si tôt de son pays, mais pour Simas, il n’y avait pas d’autre solution », confiait en février dernier Boulanger au journal suisse Le Temps.
« C’était do or die pour moi, reconnaît aujourd’hui l’ailier droit de 6 pi 3 po et 193 lb. Je dois dire un grand merci à Genève qui m’a donné cette chance. S’ils avaient dit non, je serais rentré en Lituanie et je pense qu’aujourd’hui, à 18 ans, j’aurais déjà arrêté le hockey. »
À 12 ans, Ignatavicius s’est ainsi exilé de la Lituanie, sans ses parents, mais accompagné de son compatriote et coéquipier Dovydas Jukna. À la poursuite d’un rêve, les deux adolescents ont alors été accueillis dans une famille d’accueil ne parlant que le Français.
« Les six premiers mois, c’était dur. Si je voulais quelque chose, je devais prendre mon téléphone et utiliser Google Translate », explique le polyglotte qui maîtrise maintenant bien le Français, en plus de l’Anglais, du Russe et du Lituanien.
À compter de 2020, Ignatavicius a ainsi poursuivi son développement au sein de l’académie de Genève-Servette, tout en répondant en parallèle à l’appel de son pays.
À 14 ans seulement, il a fait ses débuts au sein de la sélection lituanienne au Championnat du monde des moins de 18 ans de la Division II A, soit trois niveaux sous l’événement phare auquel le Canada est un habitué.
Dans les six années suivantes, il a enchaîné les tournois internationaux, aidant entre autres sa nation à gagner sa promotion en Division 1 B chez les moins de 18 ans dès sa deuxième convocation en 2023.
Puis, en janvier 2025 au Championnat du monde junior Division II A, l’attaquant de 17 ans a survolé la compétition, s’imposant comme le joueur par excellence du tournoi réunissant entre autres la Croatie, la Grande-Bretagne et la Chine avec huit buts et 14 points en cinq matchs.
« Il était au-dessus de tout le monde », jure Mario Durocher, l’entraîneur-chef québécois qui dirige les formations U18 et U20 de la Lituanie depuis 2023.
« C’est un joueur complet. Tu peux l’utiliser offensivement, défensivement, la game physique ne le dérange pas et c’est un bon patineur », ajoute celui qui a œuvré dans la LHJMQ comme pilote ou gestionnaire du début des années 1990 jusqu’à tout récemment.
« Il a les outils pour se rendre où il veut. »
80 dépisteurs en un match
L’automne dernier, Ignatavicius avait en tout cas le nécessaire pour faire ses débuts professionnels à 17 ans avec Genève-Servette dans la très relevée Ligue nationale suisse, au milieu d’hommes et certains anciens de la LNH.
« Au début de la saison, je ne jouais pas beaucoup. Des joueurs m’ont dit que je pouvais aller au Canada ou aux États-Unis, que ç’allait être plus facile et que j’allais jouer c’est sûr », confie celui qui a aussi la nationalité américaine puisqu’il est né à Memphis au Tennessee alors que sa famille y a brièvement résidé.
« Mais je savais dans ma tête que j’étais [à Genève] pour une raison », note l’athlète dont les droits dans la LCH appartiennent à l’Attack d’Owen Sound en Ontario. « Je savais que j’étais meilleur que les autres. Je n’attendais que ma chance. »
Utilisé principalement sur le troisième trio à raison de 10 à 15 minutes par rencontre, Ignatavicius a finalement joué 52 matchs de saison régulière, inscrivant 7 buts et 6 passes à sa fiche, avant d’y ajouter 2 buts et 1 passe en 11 sorties éliminatoires.
Assez pour éveiller l’intérêt des recruteurs européens de la LNH, qui souhaitaient cependant le voir déployer ses atouts dans un contexte plus offensif.
C’est pourquoi, à l’initiative de son groupe d’agents, Ignatavicius a profité de la pause olympique dans la Ligue nationale suisse pour se joindre en prêt au HC Thurgovie en deuxième division.
L’attaquant de puissance y a joué huit matchs, le temps d’engranger 14 points et, surtout, de se faire voir. Le 7 février, alors que se tenait non loin de là à Kloten un tournoi U18 d’importance où ils étaient rassemblés, près de 80 dépisteurs de la LNH se sont entassés dans les estrades pour le voir de leurs yeux.
« Le DG de Thurgovie devait trouver des billets pour tout le monde. C’était complètement fou », témoigne l’agent d’Ignatavicius, Jérémy Gailland.
Durant la Séance d’évaluation des espoirs à Buffalo, celui qui se compare à Matthew Tkachuk pour son style de jeu a une fois de plus été en demande, s’entretenant avec 28 clubs, dont les Canadiens de Montréal, qu’il a aussi rencontrés plus tôt cette saison en Suisse.
« C’était bien, je pense qu’ils m’ont aimé », a-t-il retenu de cet entretien.
« C’est un grand gaillard, il travaille dur, il a un tir rapide et il semble vraiment dédié à s’améliorer. D’après ce qu’on dit en Suisse, ses habitudes n’étaient pas tout à fait au point lorsqu’il jouait à Genève, mais il a travaillé très dur en deuxième division suisse lorsqu’il a été prêté. Il deviendra sans doute un ailier de top-9 dans la LNH », prédisait en mai dernier un dirigeant d’un club de la LNH sondé par nos confrères d’Elite Prospects.
Dans son classement final des meilleurs espoirs, la Centrale de recrutement de la LNH répertorie Ignatavicius au 10e rang en Europe. Une sélection au premier tour du repêchage, comme Kasparaitis (5e en 1992) et Zubrus (15e en 1996) avant lui, n’est donc pas impossible. Mais est-ce important?
Pour un joueur dont la carrière est née dans un centre commercial en Lituanie, le simple fait d’entretenir cet espoir relève de la victoire.
« Quand j’étais petit, j’ai toujours dit à mes parents que j’allais jouer un jour dans la LNH. Que je m’en approche, ça signifie déjà beaucoup. »



