« Football Comes Home ». Le slogan avait envahi l'Angleterre pendant près de quatre ans, annonçant l'Euro 96, la première grande compétition au pays du foot depuis la Coupe du monde 66.
«Football Comes Home». Le retour aux sources, dans des stades flambant neufs et modernisés (une obligation après la catastrophe d'Hillsborough), avec un nouveau public (désormais appelé « clientèle ») et des droits de diffusion sur le point d'exploser… « Football Comes Home », mais…
… mais, quelque part, une Coupe du monde au Brésil sonne plus vrai, plus viscéral, plus organique. Le football a été aspiré, inhalé par cette société qui, en échange, nous a renvoyé une nouvelle façon de voir le jeu, de l'aimer, de l'apprécier à travers ses idées, ses modèles, ses vedettes. De Leonidas à Neymar, de Tele Santana à Felipe Scolari, du soccer de rue, de plage, jusqu'aux Centres techniques les plus modernes, le Brésil s'est imposé comme LA référence du football, par sa qualité bien sûr, mais surtout par son aura et sa capacité à durer au-delà des cycles et à continuellement offrir ce qu'il y a de meilleur dans le jeu. « Football Comes Home », pour de vrai…
… avec tous ses problèmes. Des stades et des infrastructures (hébergement, transports) largement inachevés, un mouvement de protestation contre les coûts délirants de cette Coupe du monde plus fort que jamais (on l'a vu lors de la Coupe des Confédérations l'an dernier) dans un pays qui demande à régler des problèmes (emploi, santé) pas mal plus urgents… Si l'on devait simplement se référer au cahier des charges de la FIFA pour décider du pays organisateur, le Brésil - à 24 heures du coup d'envoi - serait largement hors-jeu… Parlant de la FIFA, elle se retrouve elle-aussi au centre d'une méchante polémique qui pourrait rapidement remettre en cause sa crédibilité (si elle en a encore une), son rôle et ses perspectives à très court terme. « Football Comes Home », mais la maison est un gigantesque foutoir…
LES FAVORIS
Alors, on ferme les yeux, on respire un grand coup… et on attend. On attend que la Seleçao aille au bout, tout au bout. C'est le seul moyen de désamorcer la bombe qui menace aujourd'hui d'exploser. Un Brésil triomphant le 13 juillet est sans doute l'unique issue qui puisse apporter une forme d'apaisement, une « paix sociale » capable de durer… jusqu'aux Jeux de 2016. Tout autre scénario est probablement voué à une réaction populaire. Probablement violente.
« Alors… on danse!… » Parce que cette Coupe du monde est excitante, se joue au Brésil et nous offre une incroyable combinaison de matchs et de groupes plus serrés et plus compliqués que jamais. Tout commence avec la Seleçao brésilienne, grande et logique favorite. Elle joue à domicile et possède le groupe le plus équilibré, le plus complet des 32 participants. L'arrivée de Felipe Scolari en novembre 2012 a transformé le groupe après deux ans de doutes et l'a propulsé vers cette Coupe du monde, avec au passage un succès convaincant, et même impressionnant, l'an dernier à la Coupe des Confédérations. Des individualités décisives à pratiquement tous les postes (Neymar, Oscar, ou encore Thiago Silva, Dani Alves ou Marcelo), une remarquable éthique de travail (Paulinho, Gustavo et même Hulk, qui accepte maintenant un gros travail de repli défensif). Fred est enfin devenu l'excellent buteur qu'il promettait de devenir il y a quelques années et devrait aider à soulager l'énorme pression qui pèsera sur Neymar. Le Brésil a un premier tour plutôt simple (pas « facile »), mais les choses devraient sérieusement se compliquer ensuite. L'enchaînement probable de gros matchs et la monumentale pression qui va peser sur la Seleçao sont les deux éléments qui peuvent la faire dérailler.
Tout de suite après vient l'Argentine. Un potentiel offensif effrayant (Messi, Agüero, Higuain), un milieu parfaitement balancé (on a redécouvert Gago et Di Maria s'est épanoui dans un nouveau rôle au Real Madrid). Il y a quelques interrogations en défense, mais l'Argentine a sans doute hérité du meilleur tableau, qui peut lui permettre de monter en puissance jusqu'au quart de finale qui devrait être son premier gros test. Messi a connu une saison un peu plus « moyenne » que d'habitude et on a entendu quelques critiques comme quoi il en « gardait » pour être enfin le meneur tant attendu de sa sélection au Mondial. Dans ce cas, l'Argentine a de bonnes chances d'être au rendez-vous le 13 juillet.
Les deux puissances actuelles du soccer européen (sélections et clubs) viennent ensuite. L'Espagne et l'Allemagne ont toutes deux un tel choix et une telle diversité au milieu de terrain qu'on s'attend à ce qu'elles dominent et imposent le jeu à chaque rencontre. Pour l'Espagne, Xabi Alonso et David Silva devraient être prédominants, Xavi et Iniesta étant peut-être un peu plus en retrait depuis quelques mois. La défense est magistrale (Piqué-Ramos, peut-être la meilleure défense centrale du tournoi, un secteur qui pourrait être la faiblesse de bon nombre d'équipes au Mondial). Et l'arrivée de Diego Costa offre de nouvelles propositions en attaque. L'Espagne est cependant devenue un peu plus prévisible (en tout cas, de plus en plus d'adversaires ont appris comment la jouer - on l'a vu à la Coupe des Confédérations l'an dernier) et la fatigue (ces gars-là sont sursollicités depuis six ans) pourrait la rattraper… Même constat pour l'Allemagne. L'ossature de la sélection (Bayern - Dortmund) est en « surchauffe » depuis trois ans et il sera intéressant de voir comment Joachim Löw saura faire tourner son groupe - ce qu'il devra faire avec un premier tour exceptionnellement élevé. Löw possède une multiplicité de solutions au milieu, ce qui lui a permis d'encaisser le forfait de Marco Reus juste avant le tournoi. Reste à voir s'il débutera avec du « classique » (Özil, Podolski, Müller) pour le premier match face au Portugal ou même s'il relancera Klose plutôt que Götze devant.
LES GROUPES
Le tirage au sort des groupes nous propose un premier tour particulièrement… déséquilibré. Des groupes à deux voire trois favoris, des groupes avec un favori et trois prétendants à la deuxième place… ou des groupes sans favori clairement établi…
Groupe A
Le A semble promis au Brésil, même si l'opposition sera sans doute plus solide que prévu. La Croatie possède un magnifique milieu de terrain, avec Modric, Rakitic (l'un des joueurs de la saison) et le jeune Mateo Kovacic (Inter Milan, photo) qui pourrait être une révélation du tournoi. Le reste est plus classique, mais très expérimenté (Lovren, Srna, Çorluka, Olic…). Le Mexique s'est fait une terrible frayeur durant les éliminatoires et le niveau de confiance n'est pas à son meilleur. Le potentiel est cependant là, avec des individualités intéressantes (Peralta, Herrera), de l'expérience (Guardado, Marquez, Ochoa) et un Gio dos Santos qui a connu une belle saison à Villarreal et offre toujours de belles prestations avec la sélection. Le Cameroun possède des individualités fortes, en particulier en attaque (Eto'o, Aboubacar), mais s'est souvent montré désorganisé au milieu.
Groupe B

Dans le B, l'Espagne retrouve les Pays-Bas et le Chili qu'elle a rencontrés il y a quatre ans (deux victoires, 1-0 et 2-1). Louis Van Gaal semble vouloir tenter l'expérience du 5-3-2 avec trois défenseurs centraux et deux latéraux (Blind, Janmaat) qui devraient amener le jeu très haut dans les couloirs. Devant, Sneijder en soutien de Van Persie et Robben (photo), pour utiliser au maximum les courses des deux derniers et les espaces qu'ifs vont chercher. Derrière, la lenteur de Vlaar suscite quelques interrogations ainsi que son adaptabilité dans une défense à trois. Ce n'est sans doute pas un des meilleurs crus pour les Pays-Bas, mais ils possèdent tout de même un remarquable potentiel offensif. Le Chili est tout aussi candidat à la qualification. Rapide, très offensif (Valdivia, Vargas, Sanchez), avec un milieu bien équilibré (Vidal, Diaz, Guttierrez) et des latéraux qui adorent monter. Le Chili est présenté comme l'une des équipes les plus excitantes du tournoi et a les moyens de se sortir du groupe.
Groupe C
Le C est remarquablement ouvert, bien que la Colombie, même sans Falcao puisse être considérée favorite. Elle possède une belle profondeur en attaque (Martinez, Bacca, Guttierrez, Ramos) et deux excellents créateurs, James Rodriguez et Cuadrado. Le Japon possède un brillant milieu de terrain avec Honda (plus reculé qu'avant) et Kagawa, et deux solides défensifs (Hasebe, Endo). Devant, Osako a besoin d'être plus efficace pour concrétiser de belles séquences de jeu. La Côte d'Ivoire arrive avec une génération qui devrait disputer son dernier tournoi (Drogba, Gervinho, Kalou). Le milieu est extrêmement puissant (Touré, Tioté, Dié ou Zokora) et la Côte d'Ivoire a enfin la chance de tomber dans un groupe «jouable», ce qui n,était pas vraiment le cas en 2006 (Argentine, Pays-Bas, Serbie) ou 2010 (Brésil, Portugal). La Grèce, on semble la retrouver telle quelle depuis 10 ans. Karagounis, Manolas, Samaras, Salpingidis, Sokratis, Torosidis… Le principe demeure le même, super-organisation, stricte en défense, capable de maximiser ses chances sur contre-attaques et balles arrêtées. Un peu plus aventureuse dans les derniers matchs, elle est sans doute meilleure que ce que l'on attend…
Le groupe D

Le groupe D semble être un autre duel à trois. L'Uruguay est sans doute moins fort qu'il y a trois-quatre ans, mais possède une redoutable organisation, l'entente devant entre Cavani et Suarez est parfaite et les deux peuvent sortir un but de n'importe quoi. Derrière, Godin a connu une formidable année avec l'Atletico, par contre Lugano a terriblement baissé et demeure un facteur risque. L'Italie avait étonné à l'Euro par sa capacité à changer continuellement de formation, parfois au cours d'un même match, s'avérant très difficile à anticiper et à contrer. Le système permet d'utiliser au maximum les talents de Pirlo et De Rossi et à conserver les automatismes de la défense (défense de la Juventus). Cesare Prandelli semble cependant vouloir revenir à une défense à quatre plus classique. Devant, il y a bien sûr Balotelli, mais Prandelli a bien pris le temps d'expérimenter ces derniers mois (Cerci, Cassano, Immobile…) et l'Italie pourrait être l'une des équipes les plus imprévisibles du tournoi. L'Angleterre présente un groupe rajeuni et pas mal talentueux (Sturridge, Barkley, Wilshere, Sterling, Oxlade…) mais Roy Hodgson a du mal à faire rentrer tout le monde en compagnie des vétérans que sont Gerrard ou Rooney, les patrons de l'équipe. Une sélection qui peut être dangereuse par sa vitesse mais qui n'a pas trouvé son identité et a du mal à faire le jeu.
Groupe E
Dans le E, la France est souvent présentée comme une sélection à surveiller, et ce, malgré le forfait de Ribéry. Les Bleus se sont trouvé un match-référence avec le barrage retour contre l'Ukraine et le niveau de confiance semble avoir nettement monté, attisé par un tirage au sort plutôt bon. La force de cette équipe est un milieu de terrain extrêmement puissant (Matuidi, Cabaye, Pogba) et très explosif qui engendre des transitions rapides, permettant aux attaquants de s'exprimer : Valbuena est régulièrement brillant avec l'équipe de France et le système utilise au mieux les qualités de Benzema en pointe. La Suisse possède beaucoup d'expérience en défense (Lichtsteiner, Benaglio), de bons latéraux, du talent et de la jeunesse (21-24 ans) au milieu et devant (Shaqiri, Xhaka et Drmic). Si elle arrive à marquer un peu plus régulièrement, elle peut surprendre. L'Équateur est compact et direct, jouant un 4-4-2 très classique, partant vite sur les ailes avec deux bons joueurs excentrés, Montero et Antonio Valencia. Devant, Caicedo et Enner Valencia se complètent bien, sont dangereux dans la surface (excellent placement). Mais la défense (surtout centrale) est une vraie source d'inquiétude… Le Honduras a pris en expérience depuis quatre ans et peut aussi s'appuyer sur un noyau évoluant à l'étranger (essentiellement Angleterre et MLS). De bons créateurs (Espinoza, Boniek Garcia, Najar) et une défense très physique (parfois trop avec Bernardez et Figueroa) peuvent embêter ses adversaires de groupe.
Groupe F
Derrière l'Argentine, le groupe F pourrait se réduire au duel Nigéria - Bosnie. L'Iran a connu une préparation tellement perturbée qu'il est difficile de croire que la sélection sera opérationnelle. Elle sera solide, bien assise défensivement (4-4-1-1) mais n'offrant que peu de possibilités offensives. Le Nigéria est essentiellement une équipe de contre-attaque, mais s'est beaucoup éparpillé en cherchant à trouver sa meilleure formation, essentiellement en milieu de terrain. Obi Mikel y est un peu le joueur à tout faire, plus offensif qu'à Chelsea. La Bosnie, elle, est une sélection formidablement joueuse, douée techniquement (Misimovic, Pjanic, Salihovic) et offensivement (Dzeko, Ibisevic). Pour sa première participation, elle est très attendue, mais Safet Susuc peut vouloir densifier son milieu de terrain (et enlever Ibisevic) pour protéger une défense lente et moins douée techniquement.
Groupe G

On pourrait qualifier le G de « Groupe de Fer », avec l'Allemagne, le Portugal, le Ghana et les États-Unis. Si ces derniers semblent peut-être un petit ton en dessous des trois autres, sur un bon jour ils peuvent surprendre n'importe lequel. Klinsmann a voulu rajeunir une partie de son effectif et le rendre plus joueur. Il est l'un des rares à évoluer encore avec un milieu en losange qui est censé donner l'essentiel des responsabilités à Bradley (ce qui explique en partie la mise à l'écart de Donovan) en appui de Dempsey (les deux patrons de l'équipe) et Altidore. Il possède de la qualité au milieu avec Bedoya, Jones, Zusi ou encore Beckerman. La défense centrale (Besler, Cameron) manque cependant d'automatismes. Pour se sortir du groupe, le Portugal aura besoin d'un Ronaldo au mieux (blessé ces dernières semaines), vu la façon dont il transcende la sélection (et marque). Mais cette équipe a d'autres forces tout aussi essentielles : une excellente organisation (les buts marqués en barrage contre la Suède l'ont été par Ronaldo, mais après des constructions parfaitement menées), une équipe qui se connaît sur le bout des doigts. Et une défense dont on ne vante pas assez la solidité. L'axe Pepe (photo) - Bruno Alves est l'un des meilleurs du tournoi, franchement impressionnant. Le Ghana s'est bonifié depuis 2010 où il s'était présenté avec une équipe jeune, surtout basée sur la puissance et la contre-attaque. Elle a gagné en expérience et se met plus souvent à faire le jeu. Avec Gyan, Boateng, André et Jordan Ayew, elle possède une belle palette offensive, devant une défense solide (Mensah, Boye) et des milieux puissants (Muntari, Essien ou Rabiu). Si le Ghana arrive à développer son jeu, il peut non seulement sortir du groupe mais avoir un réel impact sur cette Coupe du monde.
Groupe H

Enfin, dans le H, la Belgique est tellement annoncée depuis un an et demi qu'elle n'est plus une surprise. Bourrée de talent à presque tous les postes (et sur les bancs), elle dispose d'une fantastique génération avec Hazard (photo), Mirallas, Lukaku, Fellaini, De Bruyne, Mertens, Januzaj, même si ce dernier devrait être essentiellement remplaçant. Une pléthore d'excellents récupérateurs (Witsel, Dembelé, Defour). Une défense centrale solide et variée (sept des huit défenseurs appelés sont des centraux, le huitième ne devrait pas jouer), sauf sur les côtés où il n'y a pas de latéraux (ce sont deux centraux qui tiennent les places). C'est une anomalie qui pourrait coûter à la Belgique après le premier tour, qu'elle devrait passer. En Russie, la perte du capitaine Shirokov est probablement un coup plus dur que celles de Ribéry, Reus ou Falcao dans d'autres sélections. Là, Fabio Capello n'a simplement pas de remplaçant pour l'organisateur du jeu russe. Devant, Kokorin et Kerzhakov ont besoin d'être beaucoup plus efficaces. Derrière, même si Capello a amené un peu de stabilité et d'organisation, ça demeure très lent et susceptible d'erreurs. C'est une sélection qui continue sa reconstruction pour un objectif 2016 - 2018. Idem pour la Corée, sérieusement rajeunie. Elle possède des milieux créatifs de grand talent (Son Heung-min, Koo Ja-cheol, Lee Chung-yong), mais manque sérieusement d'efficacité face au but et commet encore trop d'erreurs en défense. Ce qui pourrait laisser la place pour l'Algérie. Bien meilleure qu'il y a quatre ans, elle possède de bonnes options devant (Soudani, Feghouli, Slimani), peut jouer très vite et demeure bien organisée (Medjani - Bougherra en défense centrale). C'est une équipe qui aime presser haut et qui prend parfois un peu trop de risques. Elle est moins connue que les autres sélections africaines présentes, mais est la mieux placée au classement FIFA et possède une belle marge de progression.
D'une façon générale, cette Coupe du monde voit arriver une large majorité d'équipes « fonctionnelles », bâties autour de systèmes et capables de répondre aux problèmes posés. Ce qui ne veut pas dire qu'elles vont négliger le jeu. En fait, ce Mondial devrait être plus riche en buts qu'il y a quatre ans. Mais les conditions (climatiques, longs déplacements) pourraient rendre certains un peu plus prudents. Ces conditions pourraient cependant transformer le tournoi et ouvrir la porte à des surprimes comme en 2002 (Japon - Corée).





