Une véritable lutte au championnat entre deux pilotes d'une même écurie, ça fait presque dix ans que ce n'est pas arrivé en Formule 1. La dernière fois, il faut remonter à celle entre Lewis Hamilton et Nico Rosberg chez Mercedes en 2016.
Cette année, McLaren fait tout en son pouvoir pour garder une forme d'harmonie au sein de l'équipe dans le but d'éviter une guerre interne comme se livraient Hamilton et Rosberg en 2016. Un objectif louable, mais est-ce qu'il y a un risque que l'écurie en fasse trop en ce sens? Est-ce qu'en souhaitant s'impliquer le moins possible dans la lutte entre Oscar Piastri et Lando Norris, l'écurie ne serait pas justement en train de trop dicter les résultats?
Évidemment, ces questionnements font surface à la suite du Grand Prix d'Italie. Commençons par une petite remise en contexte. Alors premier et deuxième en piste (virtuellement, puisque Max Verstappen s'était déjà arrêté), Norris et Piastri devaient toujours s'arrêter pour changer de pneus. L'équipe a alors demandé à Norris de le faire en premier. C'est la procédure standard. Les équipes demandent en général à celui qui est le mieux positionner en piste de s'arrêter en premier pour ne pas le rendre vulnérable à un « undercut », soit lorsqu'un pilote profite d'un tour avec des pneus neufs pour dépasser celui qui le précède lorsque celui-ci s'arrête.
C'est alors Norris qui a offert à l'écurie de faire entrer Piastri en premier afin de le protéger de Charles Leclerc. Norris a toutefois précisé qu'il ne voulait pas que Piastri tente l'undercut, sans quoi, il souhaitait s'arrêter en premier. L'écurie a accepté la proposition de Norris et a fait entrer Piastri en premier.
D'ailleurs, Tom Stallard, l'ingénieur de piste de Piastri, lui a bien expliqué ce que l'écurie attendait de lui. Il lui a précisé qu'il s'était arrêté en premier pour le protéger de Leclerc, qu'on ne souhaitait pas d'undercut, mais qu'il serait en mesure de se battre avec Norris une fois la séquence d'arrêt complétée.
Le problème, c'est que l'arrêt de Norris a duré 5,9 secondes, soit quatre secondes de plus que Piastri. Ça fait en sorte que Norris est revenu en piste derrière Piastri.
C'est ensuite l'écurie qui a pris la décision de demander à l'Australien de rendre la position à Norris. Ce dernier n'a rien demandé à la radio à son équipe, c'est une décision qui s'est prise par les dirigeants de l'écurie uniquement.
Lorsqu'il a reçu la commande, Piastri a indiqué qu'un arrêt aux puits raté fait partie de la course, mais qu'il obéira à la consigne si c'est vraiment ce que l'équipe veut, ce qu'il a fait rapidement.
Où tracer la ligne?
Si on considère seulement le Grand Prix d'Italie, on peut facilement comprendre cette décision. Les deux pilotes ont d'ailleurs tenu à calmer le jeu après la course, en répétant qu'il s'agissait d'un choix juste et équitable, et qu'aucun des deux ne souhaite battre l'autre en raison d'un problème dans les puits.
Au final, Norris a été le plus rapide en qualifications et en course. Rétablir l'ordre était donc une décision juste dans ce contexte. Celui qui a été le meilleur des deux lors du week-end a obtenu le meilleur résultat.
Par contre, lorsqu'on prend en considération le contexte plus global, c'est là que cette façon de faire de McLaren peut devenir problématique. On veut, chez McLaren, que ce soit les performances des pilotes qui dictent le résultat du championnat, et ainsi, éliminer le plus possible les facteurs extérieurs de l'équation dans un souci d'équité.
C'est louable, c'est noble… mais c'est aussi un peu naïf. Les facteurs extérieurs, ça fait partie du sport automobile, et ils sont nombreux. Un abandon par soucis mécanique, une stratégie différente, une pénalité sévère, une crevaison après avoir roulé sur un débris, une voiture de sécurité déployée à un bon ou un mauvais moment, un drapeau rouge, une pénalité sur la grille pour avoir changé un élément du groupe propulseur… je pourrais continuer de vous en nommer encore longtemps. Ce sont tous des facteurs que les pilotes ne contrôlent pas… tout comme un arrêt aux puits raté.
Alors, où trace-t-on la ligne chez McLaren? Si la même situation survient lors du dernier Grand Prix de la saison et vient décider du Championnat du monde, est-ce qu'on appliquera les mêmes règles internes? Si on doit changer un élément du groupe propulseur sur la voiture de Piastri, ce qui le fait reculer sur la grille de départ, est-ce qu'on fera le même changement sur la voiture de Norris même si cela n'est pas nécessaire?
Piastri a raison lorsqu'il dit qu'un arrêt aux puits lent est un incident de course. Non, Norris n'y est pour rien. Il n'a rien à se reprocher. Mais ça fait partie de la course! McLaren ne pourra pas interférer sur toutes les circonstances extérieures qui se produiront au cours d'une saison. En agissant sur seulement certaines d'entre elles, elle finit par jouer le rôle qu'elle cherche tant à éviter.
J'ai commencé ce texte en évoquant la lutte entre Hamilton et Rosberg en 2016. Souvenez-vous de ce qui a fait la différence dans cette course au titre… un abandon sur un bris de moteur de Lewis Hamilton en Malaisie. Hamilton n'y était pour rien. Pourtant, personne ne remet en question la légitimité du titre de Rosberg. C'est aussi ça, la Formule 1.
Ceci dit, on peut aussi voir l'envers de la médaille. Pour l'instant, McLaren réussit son pari, soit celui de maintenir une bonne harmonie et une bonne collaboration entre ses deux pilotes.
C'était même assez particulier de voir Norris demander à l'équipe d'effectuer l'arrêt aux puits de Piastri avant le sien alors qu'il s'agit de son plus grand rival au championnat et qu'il a plus d'une trentaine de points à aller chercher à la suite de son abandon aux Pays-Bas.
Si l'écurie t'offre de t'arrêter en premier parce que tu as fait tout ce qu'il faut pendant le week-end pour obtenir cette opportunité, saisis là! Pourquoi se soucier de Piastri? Et si l'Australien se retrouve dans le trouble avec Leclerc, alors tant mieux pour Norris! La situation n'est plus celle de l'an dernier où le titre des constructeurs était la priorité pour McLaren.
Norris a toujours dit qu'il ne voulait pas devenir « un vilain » et qu'il voulait prouver qu'il est possible de gagner sans changer sa personnalité. Je l'applaudis pour ça. Sauf que faire passer ses intérêts avant ceux de Piastri dans cette situation, ce n'est pas être égoïste, c'est être compétiteur.
Et pour effacer son retard de 31 points sur Piastri, Norris n'aura pas le choix de le devenir davantage. Parce que, qui sait, 2025 pourrait bien être la meilleure occasion de sa carrière de devenir champion.
À lui de la saisir…





